La thématique : "L'Humain e(s)t l'Artificiel"

 

L'Humain e(s)t l'Artificiel"


Une scène de théâtre, c’est d’abord une illusion. Cette illusion est même le fondement d’un art dont le détour par l’artifice est censé générer l’empathie, celle du spectateur avec les individus dont les interprètes imitent les actes ou, au contraire, en exhibant sa « machinerie », induire cet effet de distanciation cher à Brecht. Rituel, illusion, faux-semblants, machines, masques, maquillages sont alors représentés pour exhiber une « vérité » qu’il appartient au public de s’approprier.

La complémentarité et quelquefois l’opposition de l’humain et de l’artificiel pose aussi des questions plus spécifiques à notre temps, qui est entré dans un nouveau stade de l’automatisation, de nature différente du précédent. Dans beaucoup de secteurs, la main d’œuvre n’est plus nécessaire, ou sera superflue à très court terme, une grande partie des emplois étant remplacés par des machines. Quelle est la nouvelle frontière entre l’homme et la machine ? Quelle sont ces créatures artificielles auxquelles, de plus en plus, nous prêtons une « vie » autonome ? Et enfin, de quelle utopie politique et artistique, l’artificiel est-il porteur ?


High tech / Low tech
 

Le grand anthropologue et préhistorien André Leroi-Gourhan analysait la capacité – biologique, culturelle – de l’humanité comme celle de créer des outils, à travers les modifications du cerveau et de la main, des instruments les plus simples aux machines les plus complexes, des formes élémentaires de transmission de l'information à la mémoire électronique, des premières traces de domestication de l'espace à la configuration des villes modernes. Ainsi, dans cette première approche, l’artificiel, comme faculté spécifiquement humaine, c’est la technique, cette syntaxe organisée d'actions, associant gestes, outils, connaissances, aboutissant à la transformation d'une matière première en un produit fabriqué.

Avec la Révolution industrielle, qu’illustre magnifiquement le film Les Temps Modernes, de Charlie Chaplin, qui fera l’objet d’un ciné-concert à l’Opéra de Rouen (sous la baguette de Timothy Brock), la technique entre dans une nouvelle ère, à la fois d’aliénation et de libération, où prévaut le modèle productiviste. La civilisation industrielle sera aussi le thème du concert de l’Orchestre de l’Opéra de Rouen, avec un concert intitulé Musique américaine à l’ère industrielle, où les œuvres de Copland, Bolcom et Reich (dont le célébrissime Different trains)  effacent  la  frontière  entre  composition  et  interprétation, et gomment la différence entre voix chantées et intonations instrumentales.

L’univers machinique et industriel sera aussi au centre de deux spectacles centre-européens : Requiemachine, de la Polonaise Marta Górnicka, et Have a Good Day, du collectif lituanien Operomanija. Dans Requiemachine, c’est un chœur de performeurs, une véritable machine composée d'un corps et d'une voix collectifs qui prend forme sur la scène du théâtre pour interpréter un requiem extatique contre un système identifié comme domination du pouvoir de la technologie sur la liberté personnelle du chœur.  De même, dans Have a Good Day la symphonie musicale des gestes de caissières de supermarché met en scène et en musique une automatisation des gestes et du quotidien qui ramène les individus au rang de rouages d’une machine économique.

Le nouveau cycle technologique caractérisé par la gestion de nos existences par des systèmes robotisés possède aussi bien entendu des dimensions ludiques et libératrices. Nos capacités cognitives et physiques s’en trouvent considérablement élargies, y compris dans le spectacle vivant, qui étend ainsi le champ du possible.  Ainsi, le mythique BIPED de Merce Cunningham, précurseur d’une révolution technologique dans le spectacle vivant, recréé en 2013 par le StaatsBallett de Munich sera présenté pour une date unique en France à l’Opéra de Rouen. Deux autres spectacles iront encore plus loin dans le rapprochement quasi fusionnel entre l’humain et la technique, le corps devenant l’interface majeure de nos relations aux machines. Ainsi,  des applications révolutionnaires de technologies de captation du son par le geste permettront au « human beat box » Ezra de présenter Bionic Orchestra 2.0, où humain et artificiel, homme et machine, sont organiquement liés. Quant au danseur et chorégraphe Fabien Prioville, sa nouvelle création The Smartphone Project invite les spectateurs munis de smartphones à interagir directement avec la pièce qui se joue, via leur appareil.

Enfin, le compositeur de musique électronique et artiste visuel japonais Ryoji Ikeda livrera, dans Superposition une expérience sensorielle unique où sons, images visuelles, phénomènes physiques, concepts mathématiques, comportements humains et caractères aléatoires se combinent. Cette partition qui se traduira en actions et sons génère une série d’images vidéo retranscrites en temps réel.


Le vivant et l’inanimé


La marionnette et l’automate tiendront une place toute particulière dans la programmation ; l’intensité de la présence sur scène de ces êtres artificiels, créatures inertes donnant l’impression trouble d’être vivantes, engendre fascination et frayeur. Le festival proposera une véritable traversée de cette discipline en pleine mutation, dont les innovations formelles se nourrissent de plus en plus des nouvelles technologies.

Faust et usages de Faust, d’Emilie Valantin revisite dans une forme nouvelle de grands classiques et parvient, entre utopie et dérision, à renouveler profondément le genre et le répertoire de la marionnette, nourri ici par des enjeux contemporains.

Porteuses, dans leur miniaturisation extrême,  d’un effet de réel saisissant, les marionnettes de la célèbre compagnie néerlandaise Hotel Modern commémorent à leur façon  le centième anniversaire du déclenchement de la Première Guerre Mondiale, avec la reprise exceptionnelle d’un spectacle historique créé en 2001, La Grande Guerre. Mêlant manipulation, théâtre d’objets et vidéo sur d’immenses tables de culture hors sol, les marionnettistes donnent leur vision de la bataille de Verdun qu’ils projettent sur un écran en fond de scène. Un film au réalisme sombre apparaît, bricolé en direct, telle l’exhumation d’un passé privé d’images.

Les robots humanoïdes seront présents dans le festival avec deux spectacles franco-japonais. Le premier, de la chorégraphe franco-espagnole Blanca Li, Robot met quant à lui en scène, sur un mode jubilatoire et résolument optimiste, notre nouveau rapport aux robots, fait à la fois d’attachement affectif, de distanciation et d’humour, sur fond de rencontre entre deux cultures robotiques, la japonaise et la française

Le deuxième spectrale robotique sera une adaptation de La Métamorphose version androïde, de Franz Kafka par le grand metteur en scène japonais Oriza Hirata. Avec cette pièce,  le grand metteur en scène japonais pose les questions soulevées par l’existence des robots et des androïdes : la vie et la mort,  la  distinction  entre  l’homme  et  l’androïde  et  le  rapport  au  travail.  

Enfin, les musiciens suisses André et Michel Decosterd proposeront, avec Pendulum Choir, une œuvre chorale originale pour 9 voix a capella et 18 vérins hydrauliques, où le corps et la machine sont étroitement mêlés. Le chœur, placé sur des plateformes inclinables, forme un ensemble mouvant, un corps sonore vivant dont les chanteurs sont les particules organiques.


Homme / nature

Un troisième axe de la programmation, plus loin du paradigme technologique, explorera l’art comme  créateur d’artifice, dans sa capacité à susciter de la pseudo-nature. Plus l’artifice évoque la nature, plus la nature se révèle inexistante. La scène devient alors un laboratoire où dans l’expérience perceptive du spectacle, nature et artifice sont étroitement mêlés : dans The Artificial Nature Project, de la chorégraphe danoise Mette Ingvartsen , sujet et objet, animé et inanimé, organique et mécanique, s’entremêlent jusqu’à un point de vertige. Dans Henri Michaux : Mouvements, de la grande chorégraphe québécoise Marie Chouinard, c’est l’univers onirique et les paradis artificiels du poète qui sont incarnés par les danseurs « à la lettre ».

Le goût du faux, du pastiche, le report de l’authenticité de la nature sur des objets artificiels et la glorification du pouvoir créateur d’une imagination démiurgique est aussi à l’œuvre dans les œuvres de Ravel, de Satie ou de Cage. Ainsi, Ravel sera-t-il à l’honneur avec Ravel Landscapes (par la pianiste Vanessa Wagner et le vidéaste Quayola) et L’Enfant et les sortilèges, par Les Musiques à Ouïr. Ses orchestrations trompeuses, ses personnages de fer et de bois, sa fascination pour les automates par le caractère toujours discontinu de son écriture musicale font en effet de Ravel un des représentants majeurs de « l’artificialisme » musical.


La société comme artifice

Si l’Humain est l’artificiel, il n’y a plus d’instance, ni morale, ni politique, servant de fondement nécessaire à toute entreprise humaine.  Ainsi, le fantasme houellebecquien d’une nouvelle humanité génétiquement modifiée, dans Les Particules élémentaires, mis en scène par Julien Gosselin, est la création factice d’une nouvelle société, porteuse d’une utopie annonçant la fin de l’espèce humaine. A l’inverse, dans Germinal, du collectif L’Amicale de production, on est témoins de la naissance d’une civilisation, dont le territoire est le plateau de théâtre, et dont les habitants sont des comédiens. Leurs besoins, leurs capacités, leurs désirs sont limités : bâtir une société qui n’existera que le temps de la représentation. La pièce est aussi, à cet égard, une histoire du théâtre, qui part de ses archaïsmes (la pantomime, notamment)  pour aboutir à ses objets technologiques les plus élaborés.

Enfin, le grand metteur en scène Robert Wilson livrera avec sa dernière création, Les Nègres de Jean Genet, sa vision de ce monde ritualisé et factice, où tout devient possible, y compris la création d’un espace fantasmatique que les Nègres essaient de construire à l’aide des mots et des gestes, comme un rempart dressé contre ce monde qui les a exclus.

 

Robert Lacombe 


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